Lucy O’Brien, l’auteur
Ecrivain, personnalité de la télévision britannique et éminente critique rock, Lucy O’Brien est l’auteur de She Bop, une formidable histoire des femmes dans la musique pop qui fut récompensée par plusieurs prix prestigieux. Malgré cela, pourrait-on dire, comme elle le raconte dans l’introduction de son nouvel ouvrage, Madonna, paru aux Presses de la Cité, sa découverte de la chanteuse, de l’actrice et de la star fut à ce point fascinante qu’elle en est devenue une grande fan !
Extrait de Madonna par Lucy O’Brien.
Lucy O'Brien
Photographie : © Christina Jansen
 
« Je suis devenue fan de Madonna en 1985. Un soir, je me rappelle, j'allai voir une amie qui regardait la télé dans sa chambre. « Il y a quoi ? » demandai-je en me vautrant à côté d'elle. « C'est le concert de Madonna. – Oh, non ! » fis-je, prête à repartir. Pour moi, Madonna, c'était cette bimbo pop ringarde en collants lycra qui se trémoussait sur une gondole à Venise dans le clip « Like a Virgin ». Mais mon amie insista : « Non, attends une minute. Elle n'est pas mauvaise, en fait. Plutôt marrante. Elle a quelque chose de vraiment séduisant. »
Je me laissai tenter. Et en l'espace de quelques minutes, j'ai « capté ». Cette fille était bien plus que la starlette prête à tout de Top of the Pops. De fait, c'est avec la vidéo de la tournée Like a Virgin que beaucoup de gens ont compris ce qu'elle avait de fascinant. Elle était douée d'une énergie bouillonnante, et sympathique. Elle s'adressait directement à son public féminin. Elle avait un petit ventre et elle s'en moquait. Avec son sourire et ses clins d'oeils, elle faisait entrer les spectateurs dans son jeu. Et sa musique – très rythmée, dansante et bourrée d'audaces mélodiques – était incroyablement entraînante.
[…] Son style est provocateur, son ambition sans limites, et pourtant elle transforme constamment sa vie, de façon presque compulsive, en une fascinante œuvre de pop art. Comme elle l’a dit son ancien petit ami, le producteur Steve Bray :
« Son trait de caractère le plus frappant, c’est qu’elle arrivait à vous dominer complètement et à vous faire aimer çà. » Madonna est devenue une déesse de notre temps, une icône que nous avons tous contribué à créer. Voici son histoire. »
À l’occasion de la parution de son livre en France, Lucy O’brien a bien voulu nous accorder une interview. Rencontre avec la biographe de la star, auteur de Madonna.
L'interview de Lucy O'Brien
Entretien : Caroline Bouet et Mélanie Duley - 27 juin 2008
Qu’est-ce qui a été le plus difficile durant cette enquête de plusieurs années ?
La première année a été la plus dure. La liste des personnes que je souhaitais rencontrer était très longue, et cela a pris du temps avant qu’elles acceptent d’être interviewées. Etant donné le nombre de biographies racoleuses qui ont été faites sur Madonna, les gens se méfient. J’ai fait un pas de géant au début de l’année 2006 quand je me suis rendue à New York et que j’ai rencontré Liz Rosenberg, l’attachée de presse et bras droit de Madonna. Je lui ai expliqué quel était l’angle d’approche de mon livre : comprendre ce qui avait motivé Madonna en tant qu’artiste mais également en tant que femme. Elle a aimé mon parti pris et, dès lors, les portes se sont ouvertes.
A partir de là, j’ai réussi à interviewer des dizaines de musiciens, producteurs, danseurs et réalisateurs qui avaient travaillé avec Madonna. Mes recherches m’ont menée jusqu’à New York, Los Angeles et Detroit. J’ai parlé à ses amis de lycée dans le Michigan. A Los Angeles, j’ai passé du temps avec des réalisateurs, dont James Foley et Melodie McDaniel, qui m’ont donné un aperçu très intéressant de la personnalité de Madonna. De retour en Angleterre, j’ai vu sa maison londonienne et sa propriété du Wiltshire. J’ai également parlé à ses amis de là-bas. Tout cela m’a aidée à me faire une idée de la femme qu’est Madonna en privé.
Tous les témoignages recueillis ne sont pas tendres à l’égard de Madonna. Avez-vous été déçue par certains aspects de sa personnalité ?
J’admire énormément le travail de Madonna, mais en tant qu’écrivain et biographe, je pense qu’il est important de rester objectif. Nul n’est parfait, et cela vaut également pour les gens à qui tout
réussit. Je n’ai pas été surprise d’apprendre que Madonna pouvait se montrer extrêmement ambitieuse et dirigiste. Je crois que ce qui m’a davantage déçue est la façon qu’elle a eue par le passé de couper les ponts avec certaines personnes. Par exemple, Niki Haris, sa choriste pendant de nombreuses années, a été très peinée par l’attitude de Madonna à son égard. Mais la star peut aussi se montrer incroyablement prévenante et généreuse. Je suppose que tout dépend de son humeur, si elle est sous pression, en train de monter un show par exemple !
Quel accueil Madonna a-t-elle réservé à cette biographie ?
Je lui ai fait parvenir un exemplaire du livre. Pour l’instant, je n’ai pas eu de retour de sa part, mais mon livre occupe une place de choix sur l’étagère de son attachée de presse à Londres. J’imagine donc qu’il n’a pas dû lui déplaire !
Vous montrez dans votre biographie que Madonna est une artiste en perpétuelle évolution. Comment l’imaginez-vous dans l’avenir ?
Les cinq prochaines années risquent d’être vraiment difficiles pour elle.
Des rumeurs parlent de divorce, d’un possible retour à New York. Madonna aura bientôt 50 ans. Les choses bougent pour elle, et elle doit s’adapter à un marché pop inconstant… La grande question sera la suivante : comment évoluer en tant que femme « sexuelle » mûre sans devenir une parodie de ce qu’elle a été ? Je suis convaincue qu’elle y parviendra. Elle est assez intelligente pour cela. L’une de ses idoles, la célèbre danseuse moderne Martha Graham, a produit son travail le plus novateur et le plus puissant à 50 ans – et il n’y a aucune raison que Madonna ne suive pas cette voie.
L’histoire des femmes dans la musique est au centre de votre travail. Qu’est-ce qui vous a particulièrement intéressée dans la carrière de Madonna ? Considérez-vous Madonna comme une figure du féminisme ?
Ce qui m’a intéressée chez Madonna est sa capacité à s’inspirer de l’underground, des sous-cultures, et à les intégrer à la culture populaire. Elle a l’œil pour repérer ce qui plaît aux gens et un talent certain pour la mélodie. Elle comprend de façon instinctive comment présenter des idées complexes de façon simple et claire. Comme elle l’a dit un jour à un producteur : « Je fais les choses simplement. Je suis douée pour ça. » Elle sait aussi faire de la très bonne pop directement inspirée de la musique des clubs.
Quant à savoir si Madonna est féministe, la réponse est oui. Elle s’est toujours battue pour que les femmes prennent les choses en main et réalisent leur potentiel.
Au terme de cette enquête fouillée, avez-vous l’impression d’avoir saisi le « vrai » visage de Madonna ?
Oui, et le résultat est assez surprenant. Elle peut être calculatrice et sans pitié lorsqu’il s’agit de business, mais dans sa vie privée, avec ses amis, elle est en fait très douce, drôle et timide. C’est une grande angoissée et, sans doute parce qu’elle a perdu sa mère très tôt, elle a besoin de beaucoup d’amour et de réconfort. Le réalisateur James Foley m’a parlé des deux Madonna. En public, elle est très « ferme et impérieuse » mais, une fois chez elle, « elle retire son manteau et, ce faisant, sa personnalité. Son accent lui-même change : d’imitation british, il redevient typiquement de Detroit ! ».
C’est également une personne qui n’est jamais aussi calme et vivante que sur scène. Curieusement, c’est à ce moment-là qu’elle semble le plus en phase avec elle-même.